Soudan : Assaut meurtrier contre les manifestants de Khartoum

Soudan : Assaut meurtrier contre les manifestants de Khartoum

Les forces de sécurité soudanaises ont pris d'assaut lundi le campement installé depuis des mois par des manifestants antigouvernementaux dans le centre de Khartoum et tué plus de 35 personnes selon l'opposition. /Photo prise le 3 juin 2019/REUTERS

KHARTOUM - Les forces de sécurité soudanaises ont pris d'assaut lundi le campement installé depuis des mois par des manifestants antigouvernementaux dans le centre de Khartoum et tué plus de 35 personnes selon l'opposition, lors du plus grave accès de violence au Soudan depuis la destitution du président Omar el Béchir le 11 avril dernier.

Les vidéos partagées sur les réseaux sociaux et vérifiées par Reuters montrent des scènes de chaos. On voit des manifestants prendre la fuite ou évacuer des blessés tandis qu'une fumée noire s'élève des tentes qu'ils avaient installées sur la place, apparemment incendiées par les forces de l'ordre, et que des coups de feu retentissent.

Selon des témoins, le campement installé près du siège du ministère de la Défense, où convergeaient les manifestants depuis décembre dernier, a été entièrement démantelé, tandis que les Soudanais descendaient en nombre dans les rues d'autres quartiers de Khartoum pour protester contre la répression, érigeant des barricades et des barrages routiers à l'aide de pierres et de pneus enflammés.

Une association de médecins affiliée au mouvement de contestation a fait état d'un bilan provisoire de 35 morts, ajoutant que beaucoup de victimes n'avaient pas encore été comptabilisées. Il avait annoncé auparavant un bilan de 30 morts et 116 blessés.

"Les manifestants qui participaient à un sit-in devant le commandement général de l'armée sont menacés de massacre dans cette tentative déloyale de disperser leur rassemblement", a dénoncé dans un communiqué l'Association des professionnels soudanais (APS), principal groupe représentant les manifestants, en annonçant la rupture des discussions et de "tout contact" avec le Conseil militaire de transition (CMT), qui a destitué le président Béchir.

DISCUSSIONS DANS L'IMPASSE

Un porte-parole du CMT, le général Chams el Dine Kabbachi, a déclaré à Reuters que les forces de sécurité s'en étaient pris à des "criminels" dans un secteur adjacent. "Certains de ces éléments ont fui vers le site des manifestants et ont provoqué ce chaos", a expliqué l'officier.

Dans un communiqué diffusé par la suite, le CMT a dit "regretter la manière dont la situation a évolué", réaffirmé "son engagement à assurer la sécurité des citoyens" et "renouvelé son appel à des négociations le plus vite possible".

Le CMT a déclaré à plusieurs reprises qu'il ne recourrait pas à la force pour disperser les manifestants.

Le procureur général du Soudan a ordonné une enquête sur les événements de la journée, a rapporté l'agence de presse Suna.

Cet accès de violence survient alors que les discussions entre les manifestants, qui réclament la restitution du pouvoir aux civils, et la junte militaire sont dans l'impasse.
Le CMT a proposé aux manifestants de former un gouvernement mais exige de conserver une autorité supérieure durant une période de transition.

L'association de médecins liée aux manifestants a déclaré que les forces de sécurité avaient encerclé un hôpital de Khartoum et ouvert le feu dans un autre alors qu'elles pourchassaient des manifestants.

L'ONU CONDAMNE

Des soldats ont été déployés dans le centre de Khartoum et ont fermé des rues adjacentes, essayant semble-t-il d'empêcher des manifestants de rallier la place du sit-in, rapporte un journaliste de Reuters.

Plusieurs ponts sur le Nil ont également été fermés.

Parmi les forces déployées, figurent des membres de la force de réaction rapide, une unité paramilitaire dont le chef, le général Mohamed Hamdane Dagalo, est un allié de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, dont il a soutenu l'intervention au Yémen.

Des sit-ins ont aussi été dispersés dans d'autres villes, selon des témoins. L'accès à internet a été coupé.

Les Nations unies, l'Union africaine et l'Union européenne ont critiqué l'action des policiers et militaires, le porte-parole de l'Onu Stephane Dujarric dénonçant explicitement "l'usage excessif de la force contre des civils par les forces de sécurité".
L'ambassadeur du Royaume-Uni à Khartoum, Irfan Siddiq, a dit sur Twitter avoir entendu des tirs nourris pendant plus d'une heure. Son ministre de tutelle, le secrétaire au Foreign Office Jeremy Hunt a condamné "l'attaque contre les manifestants (...) qui ne conduira qu'à davantage de polarisation et de violence".

"Cela n'aidera pas le Soudan à construire l'avenir auquel aspire son peuple", a-t-il ajouté, promettant que le CMT devrait "rendre des comptes devant la communauté internationale".

L'ambassade des Etats-Unis à Khartoum à jugé le Conseil militaire de transition incapable de "diriger de manière responsable le peuple du Soudan", des termes aussi employés par l'Union européenne qui a appelé l'armée à transférer rapidement le pouvoir aux civils.

L'Union africaine a réclamé de son côté la fin des violences et l'ouverture d'une enquête.

Même tonalité au Quai d'Orsay, qui a fait savoir dans un communiqué que la France souhaitait que "les auteurs de ces violences en répondent devant la justice" et invitait "les parties soudanaises à s'abstenir de toute action violente qui pourrait entacher la transition pacifique à laquelle aspire le peuple soudanais". S. Reuters